S’armer des mots pour lutter
S’armer des mots pour lutter
Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce roman de Mohammed Mbougar Sarr ?
J’ai découvert l’écriture de cet écrivain en lisant son premier roman, Terre ceinte, publié en 2015. Comme souvent, la séduction qu’une œuvre littéraire exerce sur le lecteur tient en partie aux questionnements qui le traversent quand il découvre une œuvre qui tout d’un coup semble répondre à ses problématiques du moment. Ce fut mon cas avec cette première œuvre que j’ai lue au moment où mon pays, le Burkina Faso, était confronté à une grande violence politique. Je cherchais des textes pour m’aider à comprendre la situation et surtout pour m’aider à sortir du bourbier dans lequel mes compatriotes et moi nous nous enfoncions. Avec Terre ceinte, je découvrais une langue nouvelle et comme une sorte de Graal qui me permettait de voir une lueur d’espoir dans ce moment désespérant. Cela me confortait dans l’idée qu’il faut s’armer aussi de mots pour lutter, des mots dont il faut réhabiliter la force pour partager une possibilité de vivre ensemble.
Mais vous êtes aussi auteur dramatique ?
Certes, mais à ce moment-là je n’arrivais pas à écrire mes propres mots. Sans doute parce que j’étais trop près d’une réalité dont je n’arrivais pas à m’extraire, sans possibilité de recul suffisant. Le regard d’un autre sur ma situation m’a paru indispensable pour que je puisse, à travers ses mots à lui, parler à mes concitoyens. Cet autre était à l’évidence l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr.
« Je voulais faire entendre le chemin labyrinthique qu’emprunte ce jeune auteur pour arriver à se libérer de son malaise, de ses doutes, pour répondre à ces questions, récurrentes pour tout écrivain : pourquoi et comment écrire ? »
Comment analysez-vous cette écriture qui vous a enthousiasmé au point d’adapter au théâtre Terre ceinte et La Plus Secrète Mémoire des hommes ?
Je compare cette écriture à un volcan dont la lave surgissante vous brûle et vous traverse avant de devenir une brusque caresse souriante qui vous attendrit et vous émerveille. On est sans cesse face à une écriture incisive qui vous bouscule profondément avant de vous apporter douceur et tendresse. Sa qualité essentielle, c’est aussi de traverser plusieurs formes littéraires, ce qui bouscule le lecteur à chaque changement de forme. On passe de dialogues très finement ciselés, qui bien sûr font penser à l’écriture dramatique traditionnelle, à des monologues puissants, sortes d’épanchements très intimes, avant de prendre la forme du roman épistolaire… Cette écriture sinueuse permet de mieux comprendre la complexité des personnages, entre profond humanisme et monstruosité assumée.
Mais alors, comment « adapter » cette écriture multiple sans la trahir ?
Adapter c’est de toute façon toujours un peu trahir ou du moins modifier. Pour éviter une trop grande trahison, j’ai gardé un fil directeur : l’enquête que mène un jeune auteur africain à la recherche d’un autre auteur africain de la génération précédente qui a connu un sort peu enviable. Je voulais faire entendre le chemin labyrinthique qu’emprunte ce jeune auteur pour arriver à se libérer de son malaise, de ses doutes, pour répondre à ces questions, récurrentes pour tout écrivain : pourquoi et comment écrire ? Avec une question supplémentaire pour un écrivain africain qui est de savoir s’il doit écrire en français, la langue du colonisateur. Bien sûr, on ne peut pas éviter d’autres interrogations : à qui parle-t-on quand on écrit ? À soi-même ? Aux lecteurs ? Écrire, c’est mettre au monde ses propres obsessions, sombres ou lumineuses. Écrire, c’est établir un trait d’union entre le « je » et le « nous », se mettre en scène en se cachant derrière la fiction. Ce sont ces questionnements qui irriguent l’oeuvre de Mohamed Mbougar Sarr et donc son enquête.
« Je pense que c’est toujours une blessure de ne pas pouvoir écrire dans sa langue maternelle. Mais en même temps, aujourd’hui, le colonisateur n’est plus là et nous pouvons utiliser sa langue à notre façon, nous pouvons la modifier, l’enrichir. Elle est devenue notre langue et c’est un outil pour nous libérer du poids terrible du passé. »
Comment avez-vous construit votre lecture jouée ?
Avec Odile Sankara, qui signe avec moi l’adaptation, nous avons centré l’histoire autour de deux narrateurs : le héros principal, le jeune écrivain, et la femme qui traverse aussi le roman, Siga D., car c’est un personnage de femme forte, indépendante, assez extraordinaire, qui rend justice au rôle des femmes qui sont souvent très absentes dans la littérature africaine, et pas seulement dans cette littérature. Mohamed Mbougar Sarr a écrit de superbes personnages de femmes dans toute son œuvre. Nous avons par ailleurs privilégié le suspense de ce qui est aussi un roman policier, tragique et burlesque en même temps.
Ce roman est donc écrit à partir d’une histoire vraie ?
Oui, celle de Yambo Ouologuem, premier écrivain africain à recevoir le prix Renaudot en 1968 pour son premier roman, Devoir de violence. Accusé de plagiat, son livre sera retiré de la vente par son éditeur, les Éditions du Seuil, en 1972, date à partir de laquelle l’auteur s’enferme dans le silence après son installation au Mali, à tel point qu’il sera déclaré mort dix ans avant son véritable décès, en 2017. C’est lui qui sert de modèle au personnage de T. C. Elimane que le héros du roman, Diegane, jeune auteur sénégalais, veut retrouver. Et c’est à lui que Mohamed Mbougar Sarr dédie son roman qui obtiendra le prix Goncourt en 2021.
Écrire en français pour un écrivain vivant dans l’ancienne Afrique « française », est-ce un problème ?
Je pense que c’est toujours une blessure de ne pas pouvoir écrire dans sa langue maternelle. Mais en même temps, aujourd’hui, le colonisateur n’est plus là et nous pouvons utiliser sa langue à notre façon, nous pouvons la modifier, l’enrichir. Elle est devenue notre langue et c’est un outil pour nous libérer du poids terrible du passé. Il y a un retournement puisque nous pouvons utiliser la langue de l’oppresseur pour nommer le chaos qu’il a créé. En même temps, il faut lutter contre l’assignation qui nous est faite d’être des « écrivains africains », ce qui risque d’effacer notre subjectivité et notre originalité. Nous devons refuser d’être à part mais revendiquer le droit à l’universel en pensant que nos histoires concernent tous les êtres humains. Refusons de nous laisser enfermer par le regard qu’on porte sur nous. Comme le dit Mohamed Mbougar Sarr, on nous demande souvent « d’être africains, mais pas trop ». C’est à nous de nous définir.
Propos recueillis par Jean-François Perrier en juin 2025.










